Jeux de mots et contre-vérités électorales

Jeux de mots et contre-vérités électorales

L’élection présidentielle du 07 octobre 2018 rend extrêmement assert le camerounais lambda. Cette fois, non directement à cause des enjeux, mais plutôt à cause des déclarations de certains candidats impliqués dans la course présidentielle.

Alors que le décompte des voix poursuit son cours, cet article de Samuel Stéphane TCHIDJO balaie le système électoral et le contentieux des élections au Cameroun. Seulement, voilà : nous avons eu des déclarations du SDF et du MRC qui remettent en question non seulement les opérations de décompte mais aussi sur les effets d’annonce anticipée. Une question principale émerge: ont-ils le droit, alors qu’Elecam n’a pas encore achevé ses opérations de décompte ? Et son corollaire: quelles sanctions sont prévues par la réglementation en vigueur, sur la base de quels articles de loi ? Il faut bien comprendre ici que, dans une certaine mesure, cela questionne également la confiance du citoyen face à l’appareil électoral camerounais.

Des déclarations fracassantes…

Qui n’engagent que les personnes qui y croient. Le 06 octobre 2018 dernier, Josuah OSIH, candidat du Social Democratic Front (SDF), annonçait via son compte twtitter à 18H38’ que : “Demain, nous comptabiliserons les votes en temps réel, grâce à un outil unique mis sur pied par mon équipe et nos représentants dans 100% des bureaux de vote du Cameroun.”, avec des infographies illustrant ses dires. Pour ce tweet, il a obtenu un nombre de relais minimal de 156 et 234 mentions “j’aime” au moins, qui peuvent justifier la défiance des électeurs face à l’appareil électoral en place.

Cependant, nous sommes le 10 octobre déjà et rien à l’horizon. On peut apporter des lumières sur cette avanie. On l’avait déjà dit, l’un des défis, pour les partis politiques, était d’avoir un représentant dans chaque bureau de vote sur l’ensemble du territoire national. Cela sous-tend une excellente connaissance des statistiques d’Elecam, après le vote. Par ailleurs, il est intéressant de savoir que le décompte est plus complexe qu’il en a l’air : la spécificité des bulletins nuls, le remplissage conforme des procès verbaux de dépouillement du scrutin, l’apport des preuves pour vider le contentieux électoral… Ces exemples ne sont que des aspects du prisme électoral dans les bureaux de vote.

Au niveau d’Elecam, il faut comprendre que chaque antenne communale de cette institution a un nombre de bureaux de vote qui varie d’une commune à l’autre, en fonction de la superficie à couvrir et du nombre de personnes régulièrement inscrites sur les listes. C’est dire que pour obtenir le résultat d’une ville comme Yaoundé, il faut additionner d’abord les résultats, pour chaque candidat, au niveau de chaque bureau de vote d’une commune. Puis, procéder à la même opération pour chaque parti, en fonction des résultats des bureaux de vote, pour toutes les communes du Mfoundi afin d’obtenir le résultat de la ville de Yaoundé.

C’est dire que pour connaître le résultat d’un candidat, il faut déjà savoir ce qu’est une subdivision territoriale au Cameroun et que ce décompte se fait de la base (bureau de vote) vers le sommet (niveau national). En dernier ressort, il convient de rappeler qu’Elécam obéit à un calendrier électoral pour effectuer toutes ses opérations délicates de décompte et de vérifications (avec les représentants des partis en lice). Au final on peut qualifier, au pire, l’annonce de Josuah OSIH, de déclaration mensongère. Au mieux, le soupçonner de détenir un système de décompte biométrique au préalable établi.

On ne peut que supputer sur les intentions du candidat du SDF: ses résultats sont-ils probants ? A-t-il tenté de discréditer l’appareil électoral en place ? Est-ce une façon de nous annoncer que, les résultats autres que ceux publiés par son équipe, sont caduques ? Autant de questions ne cessent de se soulever, mais passons.

Le cas Maurice KAMTO

Plus récemment encore, le Pr. Maurice KAMTO, le candidat du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), affirmait lors d’une conférence de presse le 08 octobre 2018: “J’ai reçu pour mission de tirer le pénalty historique. J‘ai tiré, le but a été marqué. Je voudrais remercier solennellement le peuple camerounais qui a démontré par son vote, sa maturité, sa sagesse et son engagement en faveur du changement.”, alors que le délai de 15 jours n’est toujours pas écoulé, conformément à la Loi.

En annonçant sa victoire de la sorte, il se met en porte à faux face au Conseil Constitutionnel, seule autorité habilitée à proclamer les résultats de l’élection présidentielle au Cameroun. Cette action, si elle a fait éclat, suscite un émoi certain au sein de la population. Bien que non représentatifs de la réalité dans son ensemble, sur les réseaux sociaux, on a pu constater diverses réactions allant de la stupeur à l’indignation. On a remis en question cette annonce. Un fait demeure : est-il victime des tendances véhiculées via les réseaux sociaux? A-t-il fait fi du taux d’abstention?

L’abstention touche plus les grandes villes que les petites communes. On ne connaît ces chiffres qu’a posteriori car à chaque fois, Elecam décortique les listes d’émargements et établit des profils sociologiques très précis: on sait qui vote ou pas, où on vote plus ou moins… Par contre, on ignore le profil politique exact de ceux qui n’ont pas voté. On a juste l’intuition que l’abstentionnisme défavorise le pouvoir en place.

Ceux qui n’ont pas pu exercer leur droit de vote sont, par exemple, des personnes déplacées du fait de l’insécurité dans les régions dites anglophones et partant, non enregistrées dans les régions d’accueil ou même des étudiants éloignés de leurs lieux de résidence. Concernant, cette catégorie d’individus, les experts s’accordent à penser que l’abstentionnisme est une menace à la démocratie.

Pour revenir au cas “Maurice KAMTO”, il faut reconnaître que techniquement il ne s’est pas déclaré vainqueur et attire ainsi l’attention de la communauté internationale sur l’éventualité d’une fraude. Il parle d’un pénalty pour lequel il a été désigné. Deux alternatives sont possibles: soit il est le nouveau président de la République du Cameroun, soit il est le nouveau chef de l’opposition au Cameroun. Ni plus, ni moins. Par ailleurs, il ne fixe aucun calendrier sur son appel à la transition. S’il gagne, elle peut être immédiate. Par contre s’il perd face au président sortant et déclasse le SDF en devenant le numéro un de l’opposition, il devient (avec son parti), l’interlocuteur privilégié du vainqueur. Pour le moment, à cause de ces vides dans son discours, on ne peut pas affirmer que KAMTO tombe sous le coup des sanctions pénales prévues par la loi. 

Que prévoit la législation ?

Répondre à cette question revient d’abord à prendre connaissance du “CODE DE BONNE CONDUITE POUR LES ACTEURS DU PROCESSUS ÉLECTORAL AU CAMEROUNdans son intégralité. Ce document de huit (08) pages, établi et publié le 06 septembre 2018, traite des questions d’attitudes et de responsabilités de tous les acteurs du processus électoral au Cameroun en matière du déroulement des élections (avant, pendant et après le scrutin). La partie intéressante ici, concerne les dispositions générales. Ce document succinct constitue une sorte de pré requis au déroulement des élections.

A ce document, on ajoute la LOI N° 2012/001 DU 19 AVRIL 2012 PORTANT CODE ÉLECTORAL, MODIFIEE ET COMPLETEE PAR LA LOI N° 2012/017 DU 21 DÉCEMBRE 2012 qui, en ses articles 289 à 293 inclus, statue sur les sanctions encourues par les contrevenants. Ces textes ne laissent place à aucun vide juridique sur la pratique et leur application. Par ailleurs, il faut rappeler que la justice ne juge que des faits clairement établis, ne laissant place à aucun doute ni une mésinformation quelconque. Cependant, les personnalités politiques qui manipulent la sémantique mieux que le commun au Cameroun, induisent le public mal avisé à des erreurs d’interprétation: c’est le principe du “Je suis responsable de ce que je dis et non de ce que vous comprenez”.

L’accueil de ces déclarations sur les Réseaux Sociaux

Le SDF, dans sa déclaration pré électorale du 06 octobre 2018, en cas de litige (contentieux électoral), pourra dire que son but était de prévenir toute forme de fraude électorale. Le MRC quant à lui, dans sa déclaration post scrutin, s’entoure de précautions pour ne pas tomber sous le coup de la loi.

Dans les deux cas, il peut même s’avérer que le soutien accordé aux organes d’Elecam n’est pas flagrant et c’est là où le bât blesse. Les politiques savent qu’ils ont une responsabilité civique. Malgré l’engagement pris un mois avant la tenue du scrutin présidentiel, on note un certain malaise. De fait, à travers les messages adressé ici et là, il ressort qu’Elecam doit renforcer davantage ses institutions et sa communication de manière à susciter le minimum de confiance requis. Cela implique une totale transparence dans le processus de conduite électorale, l’anticipation sur certains écueils notés entre autres.

Sur la toile, la sphère camerounaise reste partagée et bien qu’on se dit méfiant, le malaise perdure. Par ailleurs, il faut noter que jusqu’ici, certains partis observent un calme prudent, sans toutefois anticiper ouvertement le contentieux électoral qui précède la proclamation du gagnant de cette élection, par le Conseil Constitutionnel en novembre prochain.

Dans les faits, la vie semble avoir repris son cours dans les rues des communes camerounaise. On attend encore les résultats proclamés.

Photo : AFP/Cellou Binani

Chris Mbou
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