Pourquoi la coalition de l’opposition est-elle un leurre ?

Pourquoi la coalition de l’opposition est-elle un leurre ?

A une semaine du scrutin présidentielle au Cameroun, les débats sur la coalition des candidats de l’opposition font encore jaser. C’est l’une des reproches faites par certains Camerounais (électeurs ou non) aux leaders des partis de l’opposition candidats à la présidentielle du 7 octobre prochain.

La soif de « débarquer » le tyran hante encore les esprits. Les Camerounais ont mis tout espoir de changement à travers la coalition à tel point que celle-ci est devenue la solution miracle, la condition sine qua non pour renverser le système. Malheureusement, la coalition a ses règles. C’est un projet ambitieux, certes. Mais, ses revers pourraient être désastreux et produire des effets de boomerang.

Les Camerounais et l’obsession pour la coalition

Depuis plusieurs mois déjà et jusqu’aujourd’hui, je lis et j’écoute partout les Camerounais (électeurs ou non) sur la toile, dans la rue, dans les journaux, à télé et à la radio se plaindre de l’absence d’une coalition des candidats de l’opposition. Comme à mon habitude, quand j’entends et je lis ce genre de sornettes, je ris vraiment aux éclats au point de me questionner sur le véritable sens de ce qui apparaît finalement comme une obsession. Même jusqu’aux universitaires, c’est la même ritournelle : « Si les opposants vont en rang dispersé, Paul Biya remportera la présidentielle sans tricher ». Comme pour dire qu’il a l’habitude de gagner avec la tricherie ?

Les Camerounais sont en colère. Oui, c’est le lieu de le dire. Ils sont en colère parce que selon eux, les leaders des partis de l’opposition ne veulent pas intégrer l’adage africain selon lequel « une seule main ne pas attacher un fagot de bois ». Ils auraient donc souhaité avoir une opposition aussi forte comme l’ont été celle du Sénégal autour de Macky Sall en 2012, et celle de la Gambie autour de Adama Barrow en 2016. Les opposants Nigérians, à leur tour, s’apprêteraient aussi à créer une coalition autour du PDP, principal parti de l’opposition. Même s’il y en a qui ont eu à trépasser comme celle du Gabon autour de Jean Ping en 2016 et celle du Kenya autour de Raila Odinga en 2017, les Camerounais n’en démordent pas. Ils ne se font pas d’illusion sur l’incapacité de toute l’opposition à vaincre une tyrannie en rang dispersé.

La présidentielle du 7 octobre 2018 est une occasion en or pour se défaire de cette tyrannie vielle de 36 ans et tant décriée, disent-ils. Cette coalition a finalement obnubilé les pensées au point où elle est devenue une condition non seulement pour aller s’inscrire mais surtout pour aller voter. C’est ce qui peut expliquer le nombre mitigé d’inscrits sur la liste électorale (6.385.000 électeurs par rapport à une estimation de 11 à 15 millions de Camerounais en âge de voter), et le nombre d’abstention (2.684.402 sur un total d’inscrit de 7.521.651).

Quelques leaders d’opinion, comme Abel Elimby Lobe, s’accordent même à croire que la coalition à elle seule peut venir à bout de la tricherie et de la fraude. Pour lui, cette coalition peut galvaniser les Camerounais et leur redonner confiance en faisant renaître l’espoir : les inciter à aller s’inscrire et aller voter. Même si ces arguments sont compréhensibles, il reste tout de même surprenant de justifier l’absence de la coalition par le désintérêt ou la démotivation des Camerounais à la chose politique.

Comment l’absence de la coalition des candidats de l’opposition peut-elle justifier le boycott des inscriptions sur les listes électorales et le faible taux de participation aux élections ou même le vote sanction (voter Paul Biya par défaut) ? En d’autres termes, l’absence de la coalition des candidats de l’opposition peut-elle expliquer la victoire de Paul Biya ?

Le meilleur leadership s’impose de lui-même

A vrai dire, l’idée de la coalition me bluffait avant. En fait, la coalition est même une stratégie merveilleuse que peuvent adopter les candidats des partis politiques de l’opposition pour venir à bout d’une machine politique très puissante du parti au pouvoir. Mais j’ai surtout compris, avec le temps, qu’elle peut très dangereuse dans une tyrannie. Il est très difficile d’imaginer une opposition sans inféodation. Le régime de Yaoundé installe ses pions un peu partout. Parfois la mauvaise surprise, la déception peut venir de celui-là qui est considéré d’ailleurs comme le plus intègre. Certains leaders, pourfendeurs au premier plan, de l’idée de cette coalition tant convoitée ont abdiqué. Je me rappelle de cette idée fameuse des primaires proposée par le candidat Cabral Libii qui a tourné au fiasco. Pire encore, le ralliement de Jean de Dieu Momo et de Jean-Jacques Ekindi, opposants de la première heure, au candidat du RDPC parti au pouvoir sont là pour nous rappeler que l’opposition est un panier à crabes.

La coalition est une idée, un projet qui naît en soi. On ne se réunit pas pour se choisir un leader, le leadership s’impose de lui-même. Il appartient à chaque leader de renoncer, d’abandonner ses ambitions personnelles, et de se rallier à un autre par un simple acte symbolique et politique. C’est tout. Il ne faut pas se voiler la face, les leaders se connaissent entre eux et chacun sait intérieurement celui qui est mieux outillé pour conduire la coalition. C’est ce qui s’est passé en 1992, lors de la coalition des partis de l’opposition autour de John Fru Ndi. C’est ce qui s’est passé également au Sénégal, en Gambie, au Gabon et au Kenya. Ce genre de coalition où les gens se réussissent dans une salle, où des conciliabules et de vives discussions n’aboutissent qu’à des partages de postes, sont très dangereux. Rappelez-vous de la présidentielle du 11 octobre 2004. Ça ne fait du tout pas agréable de voir une coalition bâtie autour de l’hypocrisie. Comment construire une coalition autour des leaderships antagonistes dont les ambitions sont inconnues ?

Les incongruités d’une coalition de l’opposition

A mon avis, même s’il y avait coalition lors de la présidentielle d’octobre 2011, le candidat de l’opposition n’aurait pas gagné puisque Biya, à lui tout seul, a eu 77,99% des voix. Toute l’opposition réunie n’a récolté que plus ou moins 20% et Fru Ndi en tête avec 10,71%. Mais, ce qui est plus important à retenir dans ces statistiques, c’est le taux d’abstention. Remarquez qu’il y a eu un taux de participation de 65,82% et le nombre d’électeurs qui ont refusé d’aller voter s’élève à environ 2.570.000. Ces chiffres appellent les observations suivantes : Paul Biya a gagné avec un lourd score (les Camerounais votent Paul Biya par défaut) ; taux élevé d’abstention (les Camerounais inscrits refusent d’aller voter) ; écart trop grand entre le nombre d’inscrits et le nombre de Camerounais en âge de voter (les Camerounais refusent d’aller s’inscrire).

Conclusion, ce sont les Camerounais, par leur propre volonté, qui favorisent la victoire de Biya. Si les Camerounais estiment que Biya ne doit plus être président, ils doivent donc changer de comportement. Autrement dit, la victoire de Paul Biya ne peut donc s’expliquer qu’à travers une seule hypothèse : le vote sanction (vote par défaut), et le boycott (l’abstention et la non inscription).

La coalition est-elle la solution miracle ?

Non. Heureusement. Cette absence de coalition des candidats de l’opposition est aussi une forme de communication non verbale aux électeurs qui signifie ceci : « Nous nous sommes battus comme nous pouvons sans succès pour trouver nous-même un leader capable de conduire la coalition. Nous-nous en remettons à vous pour que vous nous départagez ». En d’autres termes, cela signifie que les Camerounais doivent eux-mêmes faire leur coalition en choisissant eux-mêmes le leader de l’opposition qui est le plus crédible. Pour dire ça simplement, les Camerounais doivent considérer qu’ils ont huit candidats et non neuf (en excluant Biya de la liste). Avec ça, on est au moins certain d’une chose : Biya va perdre.

Il appartient aux Camerounais de prendre leurs responsabilités : aller voter et parmi les 8 candidats de l’opposition, choisir l’un d’eux. Si un Camerounais choisit de ne pas aller voter ou même d’aller voter en choisissant Biya parce qu’il n’y a pas eu de coalition de l’opposition, la faute lui revient. Inutile d’accuser les opposants parce qu’on a refusé de prendre ses responsabilités. Doit-on mesurer la force ou la sincérité d’un candidat de l’opposition parce qu’il fait la coalition ou parce que c’est lui qui nous convainc ? Il y a là un problème de logique : les Camerounais qui sont d’accord avec le changement au sein du système doivent adopter eux-mêmes des stratégies de la victoire. Comment un électeur qui refuse d’aller s’inscrire, ou qui refuse d’aller voter, ou qui choisit de voter Paul Biya par défaut va-t-il accuser l’autre d’être à l’origine de son malheur ?

Seuls les Camerounais seront responsables de la victoire du tyran. Il leur appartiendra également de de défendre leur vote s’ils estiment avoir été floués.

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