Quelle importance donner aux élections dans un pays en guerre ?

Quelle importance donner aux élections dans un pays en guerre ?

La sécurité des élections et des opérations de vote constitue un enjeu majeur. Les trois crises qui secouent actuellement le Cameroun sont une situation inhabituelle qui fait même craindre le pire.

Même si le gouvernement donne des gages pour un scrutin sécurisé, cela n’empêche personne de s’interroger à la fois sur la capacité mais surtout sur la bonne foi des autorités à assurer un scrutin sans heurts. Dans le présent article, nous abordons la question de la sécurité sous le prisme de l’organisation logistique dans un contexte sécuritaire précaire. Il y a là, en filigrane, la question du rôle que peut jouer une élection dans un contexte de guerre. Autrement dit, les élections peuvent-elles être la solution miracles aux crises sécuritaires que traverse le Cameroun depuis 2013 ?

La situation du Cameroun sur la sécurité est-elle un handicap pour la fiabilité des élections ? La question renferme en elle-même un double sens. Il peut s’agir de la sécurité sur le déroulement du vote comme celle concernant la protection du vote lui-même. Pour le déroulement serein des élections, le Cameroun fait face à un problème de sécurité sur trois fronts : à l’Extrême-Nord, l’armée nationale est confrontée aux attentats terroristes des djihadistes Boko Haram ; à l’Est, la population subit des assauts répétés des rebelles centrafricains anti-Balaka ; au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, les indépendantistes de l’Ambazonie sèment la terreur. Ces trois cas majeurs démontrent à suffisance le challenge que le pouvoir de Yaoundé doit relever pour rassurer l’opinion de sa capacité à surmonter les enjeux sécuritaires. Quant à la protection des votes, c’est la problématique de la sécurité des opérations de vote (urnes et les procès-verbaux) qui déchaîne les passions. Mais, il sera question ici de revisiter les genèses de ces crises et de montrer en quoi l’alternance et l’alternative peuvent constituer une solution.

La genèse des trois fronts de la crise sécuritaire

L’on se souvient que c’est à partir de mercredi 13 novembre 2013 que Washington a placé Boko Haram, groupe islamiste exerçant au Nigeria, dans la liste des organisations terroristes au monde. Mais, c’est en 2002 que ce groupe se structure. Jusqu’en 2009, il prend des allures salafistes en se spécialisant dans les attaques terroristes, sous la houlette de Mohammed Yusuf qui meurt à la suite d’une riposte de la police nigériane. C’est en 2010 que le groupe se radicalise sous le commandement de Abubakar Shekau. Le groupe se spécialise dans le rapt des étrangers. Sa première prise a eu lieu le 19 février 2013 par la prise d’otages de la famille Fournier au Cameroun. C’est à partir de cette date que le Cameroun prend conscience de la menace après de multiples incursions de la secte. Le Cameroun entre véritable en guerre contre Boko Haram le 17 mai 2014 après la déclaration de Paul Biya sur le perron de l’Elysée : « Nous sommes ici pour déclarer la guerre contre Boko Haram ». Aujourd’hui, la situation semble être maîtrisée, mais rien n’est encore sûr. Le Cameroun, depuis 2013, subit des assauts répétés des combattants de Boko Haram qui continue de semer la zizanie par les rapts et les attentats mortels.

C’est à la suite de la chute du président François Bozizé en République Centrafricaine (RDC) le 24 mars 2013 que l’insécurité a fait son nid. Celle-ci s’étend également vers le Cameroun où le lundi 16 septembre 2013, Abdoulaye Miskine, ancien allié de la Séléka qui a renversé François Bozizé, a été arrêté. Il avait pris la fuite à la suite d’une rupture avec les nouveaux dirigeants à Bangui. Pourquoi avait-il choisi le Cameroun comme refuge ? Ce pays était-il sa base-arrière ? Questions sans réponse jusqu’ici mais il reste que le Cameroun qui partage plus 790 Km de frontière avec la Centrafrique souffre le chaud et le froid avec des incursions des rebelles Anti-Balaka réputés pour des enlèvements et les braquages à répétition.

La crise dite « anglophone » au Cameroun constitue le dernier rempart sécuritaire qui fait le plus de polémiques. Elle semble d’ailleurs être la raison principale du report des élections législatives et municipales pour 2019 même si celle, avouée officiellement, reste le chevauchement du calendrier électoral avec la présidentielle. C’est depuis novembre 2016, que les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, constituées d’Anglophones, ont été secouées par des grèves corporatistes des avocats et des enseignants. Les autorités ont fait la fine bouche à travers le déni. Ce qui aboutit à la répression des forces de maintien de l’ordre. Les grèves se radicalisent et entraînent finalement l’exigence du fédéralisme. Aujourd’hui, les groupes armés, avec un agenda de l’indépendance des deux régions, déstabilisent le pays à travers des assassinats et des rapts. Il ne se passe pas des jours ou des semaines sans que l’armée nationale n’enregistre des morts de soldats. La situation est loin d’être maîtrisée malgré l’assurances du gouvernement.

En quoi la fiabilité des résultats des élections dépendra-t-elle de l’efficacité de la sécurité ?

Après ce condensé sur la genèse des trois crises sécuritaires et de ses dégâts, la question qui reste pendante est celle de savoir comment rassurer l’opinion et les électeurs de la crédibilité des résultats ? Comment donner au futur président de la république la légitimité qui lui sera contestée surtout par les indépendantistes anglophones qui, visiblement, ne voteront pas ? La réponse à ces questions permettra de savoir si cette élection pourra mettre un terme à la crise.

Est-il possible d’organiser les élections dans un pays en guerre ? La réponse à cette question est probablement négative. Mais, la précision qu’il faudrait apporter ici, c’est que les parties confrontées à la crise sécuritaire ne recouvre que moins de 50% du territoire national. Beaucoup d’exemples dans le monde témoignent de ce que les élections ont déjà été organisées dans les pays totalement en guerre (Syrie,Somalie,Afghanistan, etc.). Ces élections ont été nécessaires parce que leur issue faisait partie de la solution à la crise. Est-ce le cas pour le Cameroun ?

Les voix se sont élevées depuis le déclenchement des attaques de Boka Haram dans la région de l’Extrême-Nord pour s’insurger contre la gestion de la crise. La libération des otages blancs à coups de milliards de Francs CFA a suscité un tollé au sein de l’opinion. D’aucuns arguaient d’ailleurs que cet argent versé après chaque enlèvement avait permis à Boko Haram de constituer un pactole de guerre, de se développer et de se déployer dans la région. La presse avait même fait écho de ce que ces mandataires Camerounais désignés pour la négociation des otages avaient détourné une partie des fonds alloués par Paul Biya pour leur libération. Ajouté à cela, des multiples rapports des ONG sur les tueries extrajudiciaires orchestrées par quelques éléments de l’armée nationale sur des civils quel que soit à l’Extrême-Nord comme dans les deux régions anglophones.

Les leaders politiques ne font pas l’économie de leur critique en accusant le pouvoir de Yaoundé d’abandon. En fait, pour eux, ces crises sécuritaires ne sont que des conséquences d’une gestion calamiteuse. Le recrutement de Boko Haram au sein de la population est une preuve suffisante que la jeunesse a été abandonnée à son sort. Les leaders des partis politiques de l’opposition décrient une absence criarde d’une politique d’insertion professionnelle des jeunes. Pour eux, plus les jeunes sont désœuvrés, plus ils sont à la merci des groupes dangereux qui les promettent monts et merveilles.

La situation dans les régions anglophones, par contre, relève de la gestion politique d’un héritage colonial qu’est la culture anglo-saxonne (indirect-rule) adoptée par les deux régions gérées sous le mandat de la Grande-Bretagne par la SDN et par l’ONU. La réunification avec le Cameroun francophone, indépendante le 1er janvier 1960, faisait de la partie anglophone, indépendante le 1er octobre 1961, un territoire fédéré. La suppression de cette fédération en 1972, par un coup de force référendaire, est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Depuis cette date, les Anglophones s’offusquent de la marginalisation dont ils sont victimes. Ils vont même jusqu’à accuser le régime de Yaoundé de vouloir francophoniser leur territoire par une annexion de la partie francophone majoritaire.

L’impossibilité d’un retour à la fédération a donné naissance à des velléités sécessionnistes qui datent donc des années 1990. Le changement de gouvernants, au vu de ces événements historiques devient impératif et nécessaire. Compte tenu du fait que quelques aménagements institutionnels prévus par la constitution de 1996 ne sont pas mis en branle jusqu’ici, force est de constater que le pouvoir de Yaoundé pêche par son incapacité et son incompétence à impulser ces révolutions qui ne sont pas, évidemment, à son goût. Mais, la question qu’on se pose est celle de savoir pourquoi les indépendantistes ne se donnent pas un temps d’arrêt pour laisser passer les élections qui pourraient être une solution à leur problème. La réponse est plus qu’évidente : aucune élection ne peut renverser une tyrannie vieille de 36 ans. En d’autres termes, ils sont certains de la victoire de Paul Biya. Cependant, l’option indépendantiste qui est bottée en touche par tous les 9 candidats, sera-t-elle encore d’actualité après le 7 octobre si un des 8 leaders de l’opposition venait à remporter cette présidentielle ? Wait and see !

Photo: Stringer/AFP

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